{"id":33830,"date":"2025-02-24T11:18:52","date_gmt":"2025-02-24T11:18:52","guid":{"rendered":"https:\/\/nome.unak.is\/wordpress\/?p=33830"},"modified":"2025-03-17T08:22:09","modified_gmt":"2025-03-17T08:22:09","slug":"traduction-messianisme-et-ethique-interculturelle-entre-deconstruction-et-reconstruction","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/nome.unak.is\/wordpress\/volume-20-no-1-2025\/new-article-double-blind-peer-review\/traduction-messianisme-et-ethique-interculturelle-entre-deconstruction-et-reconstruction\/","title":{"rendered":"Traduction, messianisme et \u00e9thique interculturelle entre d\u00e9construction et reconstruction"},"content":{"rendered":"\n\n\n\t<div class=\"dkpdf-button-container\" style=\" text-align:right \">\n\n\t\t<a class=\"dkpdf-button\" href=\"\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/33830?pdf=33830\" target=\"_blank\"><span class=\"dkpdf-button-icon\"><i class=\"fa fa-file-pdf-o\"><\/i><\/span> <\/a>\n\n\t<\/div>\n\n\n\n\n\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ce texte, je vais m\u2019efforcer de discuter de l\u2019aspect messianique de la traduction et la pertinence du messianisme<a href=\"#_edn1\" name=\"_ednref1\">[1]<\/a> et de la traduction pour l\u2019\u00e9thique interculturelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour aborder une telle constellation de th\u00e8mes, je propose entre autres une comparaison entre quelques textes de Jacques Derrida et de Walter Benjamin, qui portent sur le rapport entre la traduction et le messianisme (Benjamin, 1991; Derrida, 1985, 2016)<a href=\"#_edn2\" name=\"_ednref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le rapport entre le messianisme, la traduction et la pens\u00e9e interculturelle est d\u00e9j\u00e0 abord\u00e9 par des chercheurs qui s\u2019inspirent de ces penseurs<a href=\"#_edn3\" name=\"_ednref3\">[3]<\/a>. Pourtant, il me semble que dans la litt\u00e9rature interculturelle, le messianisme et la traduction sont compris dans un sens d\u00e9constructif plut\u00f4t que reconstructif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les perspectives de Derrida sur le messianisme et la traduction sont absolument pertinentes pour l\u2019\u00e9thique interculturelle. Or, ces perspectives ne sont ni les seules, ni ne rendent compte de la dimension relationnelle de la traduction, que je juge cruciale pour la reconstruction de l\u2019\u00e9thique interculturelle. Bien qu\u2019il y ait une forte proximit\u00e9 philosophique entre Benjamin et Derrida sur le sujet, il y a \u00e9galement des diff\u00e9rences qui sont pertinentes pour la pens\u00e9e interculturelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors m\u00eame que l\u2019aspect messianique s\u2019articule autour de plusieurs termes utilis\u00e9s par Benjamin, tels que \u00abracheter\u00a0\u00bb, \u00abexil\u00e9\u00a0\u00bb et \u00abr\u00e9conciliation\u00a0\u00bb, les termes les plus importants pour l\u2019\u00e9thique interculturelle seraient la \u00ablangue\u00a0pure\u00bb et la \u00abparent\u00e9 des langues\u00a0\u00bb. Cependant, parce que ces notions de Benjamin sont, en partie, remises en question dans la litt\u00e9rature on passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019opportunit\u00e9 de comprendre leur valeur reconstructive et relationnelle (Cr\u00e9pon, 2001, 2004; Derrida 2016; Ferri 2018).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Afin de mettre en lumi\u00e8re les ressources potentielles de la pens\u00e9e messianique dans la traduction, il faudra se pencher sur la diversit\u00e9 de la pens\u00e9e messianique mais \u00e9galement sur la pens\u00e9e de Benjamin<a href=\"#_edn4\" name=\"_ednref4\">[4]<\/a>. Au c\u0153ur de la pens\u00e9e messianique de la traduction se trouve la confrontation avec l\u2019histoire et l\u2019id\u00e9e de fonder la relationalit\u00e9 entre des langues et des cultures sur leur histoire commune. Le messianisme nous sugg\u00e8re d\u2019autres mani\u00e8res de penser l\u2019histoire. \u00c0 cet \u00e9gard, Benjamin se montre proche de la pens\u00e9e comparatiste et interculturelle de Marcel Detienne et Raimon Panikkar, ainsi que de Louis Dumont (Detienne 2009; Dumont, 1975, 1983\u00a0; Panikkar, 2000, 2013a, 2013b).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans une volont\u00e9 de lisibilit\u00e9 du propos du propos tout au long de cette analyse, je proc\u00e8derais ici en quatre \u00e9tapes. Je commencerais par situer la traduction et le messianisme dans le d\u00e9bat sur l\u2019\u00e9thique interculturelle (Cr\u00e9pon, 2004, Ferri, 2018, MacDonald et O\u2019Regan, 2012), puis pr\u00e9senterais une typologie des dimensions messianiques pour mieux comprendre Benjamin, enfin d\u2019ensuite chercher \u00e0 soulever certains des aspects messianiques de la pens\u00e9e de Benjamin, pour finalement montrer les convergences et les divergences entre Benjamin et Derrida \u00e0 propos du messianisme, qui permettraient de mieux \u00e9valuer les diff\u00e9rentes mani\u00e8res de penser l\u2019\u00e9thique interculturelle.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Traduction, messianisme et l\u2019\u00e9thique interculturelle <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est \u00e9vident que les aspects politiques, ainsi que les aspects \u00e9thiques, sont depuis longtemps au centre de l\u2019attention de la pens\u00e9e interculturelle et postcoloniale<a href=\"#_edn5\" name=\"_ednref5\">[5]<\/a>. Le nombre des chercheurs qui, d\u2019un point de vue philosophique, portent leur attention sur les questions \u00e9thiques de la compr\u00e9hension interculturelle est en augmentation (Phipps, 2013\u00a0; Wu and Li, 2020). Comme nous l\u2019avons vu ci-dessus, certains chercheurs attirent m\u00eame l\u2019attention sur le messianisme dans l\u2019\u00e9thique interculturelle (Ferri 2018; MacDonald and O\u2019Regan, 2012).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En s\u2019appuyant sur la pens\u00e9e de Jacques Derrida, Giuliana Ferri montre, par exemple, l\u2019utilit\u00e9 de la compr\u00e9hension messianique de Derrida pour l\u2019\u00e9thique interculturelle. La compr\u00e9hension qu\u2019a Derrida de la notion messianique reste compliqu\u00e9e, voire m\u00eame ambigu\u00eb. M\u00eame si cela d\u00e9passerait les limites de cette analyse que d\u2019approfondir suffisamment la question, il faut au moins noter la distinction que fait Derrida dans <em>Marx &amp; sons<\/em>. Par \u00abmessianique\u00bb, il entend \u00abune messianicit\u00e9 sans messianisme\u00bb. Alors pour Derrida, il est clair que \u00abce que j\u2019appelle provisoirement le messianique est une structure universelle (qui n\u2019est pas li\u00e9e au juda\u00efsme, au christianisme, etc.)\u00a0: c\u2019est un rapport d\u2019attente de ce qui vient, et ce rapport est d\u2019ordre universel\u00bb (Derrida dans Cr\u00e9pon et Launay, 2004, p. 206). Cela signifie qu\u2019il prend ses distances par rapport \u00e0 \u00abd\u2019une part, la m\u00e9moire d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation historique d\u00e9termin\u00e9e [\u2026] et, d\u2019autre part, une figure relativement d\u00e9termin\u00e9e du messie\u00bb (Ibid, p 192). Ailleurs, il propose l\u2019expression d\u2019un \u00abmessianisme sans religion\u00bb (\u00abmessianism without religion\u00bb), ce qui, pour Ferri nous aide \u00e0 d\u00e9construire les concepts centraux de la pens\u00e9e politique occidentale, par exemple l\u2019id\u00e9e de la d\u00e9mocratie : \u00abit embodies the irreducible element that eludes the system of oppositions established in the metaphysics of presence\u00bb (Ferri, 2018, p. 51). Une d\u00e9mocratie messianique est, selon Ferri et Derrida, une d\u00e9mocratie \u00e0 venir (democracy to come), une d\u00e9mocratie qui s\u2019annonce mais qui ne se r\u00e9alisera jamais. Encore, le \u00abrapport d\u2019attente\u00bb constitue l\u2019ordre universel du messianisme. Cette conception du messianisme est utile pour l\u2019\u00e9thique interculturelle car elle nous aide aussi dans la d\u00e9construction de la tol\u00e9rance interculturelle fond\u00e9e sur l\u2019id\u00e9e kantienne de l\u2019universalit\u00e9 de la raison :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00abTolerance generates an internal aporia between the acceptance of the cultural other as different, and the claim of a universal resolution of those same differences in a final ideal of unity (MacDonald and O\u2019Regan 2012). This aporia can be traced to Kantian ethics and its ideal of a universality of reason\u00bb <em>(<\/em>Ibid, p. 53).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">MacDonald et O\u2019Regan, quant \u00e0 eux, \u00e9crivent que: \u00aban immanent critique of the ethics of cultural practice must navigate without the assured moral compass of tolerance to guide it\u00bb (MacDonald et O\u2019Regan, 2012, p. 1010). Le messianisme joue dans ce contexte un r\u00f4le dans la d\u00e9construction de la finalit\u00e9 qui sous-tend les conceptions qui r\u00e9gissent les relations interculturelles (d\u00e9mocratie, tol\u00e9rance, reconnaissance, etc.). C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 cela que s\u2019\u00e9tablit soit une h\u00e9g\u00e9monie ou hi\u00e9rarchie culturelle, soit une \u00e9limination des diff\u00e9rences culturelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, pour ces chercheurs, la pertinence du th\u00e8me messianique se limite \u00e0 la d\u00e9construction. Une fois que l\u2019id\u00e9alisme transcendantal (\u00abtranscendental idealism of Enlightenment thinking\u00bb), qui sous-tend la tol\u00e9rance et la rationalit\u00e9, est d\u00e9construit avec l\u2019aide du messianisme, l\u2019\u00e9thique d\u2019Emanuel Levinas adopte la position principale dans la reconstruction \u00e9thique et dans la restitution de la relation \u00e0 l\u2019autre. La pens\u00e9e \u00e9thique de Levinas occupe donc la place d\u2019un point de d\u00e9part pour la reconstruction de l\u2019\u00e9thique interculturelle (Ferri, 2018, 58). Je ne pr\u00e9senterai aucun critique de la perspective l\u00e9vinassienne dans ce texte. Cependant, j\u2019ai quelques remarques quant \u00e0 la th\u00e9matique du messianisme. En pr\u00e9sentant Benjamin comme une alternative \u00e0 Derrida, je propose une interpr\u00e9tation alternative du messianisme et de la traduction qui ult\u00e9rieurement nous fournit une autre mani\u00e8re de penser l\u2019\u00e9thique interculturelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au c\u0153ur de la conception messianique de Ferri et Derrida se trouve l\u2019interpr\u00e9tation du concept de promesse. Mais cette promesse ne sera ni actualis\u00e9e dans un \u00e9v\u00e9nement, ni ne livrera un contenu. Ferri \u00e9crit, par exemple, \u00e0 propos de la promesse messianique selon Derrida, que cette \u00abpromise does not produce the event of which it speaks\u00bb (Ibid, 52). En se r\u00e9f\u00e9rant au livre de Derrida <em>Le monolinguisme de l\u2019autre<\/em>, Ferri souligne l\u2019utilit\u00e9 de la traduction pour d\u00e9construire une \u00abidentitarian hegemony\u00bb (Ibid, 89). Quant \u00e0 Derrida, il affirme lui-m\u00eame cette interpr\u00e9tation lorsqu\u2019il \u00e9crit que le concept de promesse \u00abne livre ni ne d\u00e9livre ici aucun contenu messianique ou eschatologique\u00bb (Derrida, 2016, 128). Comme nous le verrons plus loin dans le texte, la traduction selon Benjamin va plus loin que la traduction selon Derrida. Le messianisme est plus qu\u2019une promesse. La traduction produit un \u00e9v\u00e9nement messianique et livre un contenu messianique. Comme nous allons le voir ci-dessous, la promesse est d\u2019abord connect\u00e9e \u00e0 l\u2019id\u00e9e messianique d\u2019un lieu (qui paradoxalement est aussi un non-lieu, une utopie) ou d\u2019un moment qui vient, mais qui est aussi la restauration d\u2019un pass\u00e9 (Scholem, 1963, 1971). Cette tension entre le pass\u00e9 (\u00e0 restituer) et l\u2019avenir est appel\u00e9e par Stephan Mos\u00e8s une aporie messianique (Mos\u00e8s, 2006). D\u2019un point de vue d\u00e9constructiviste, la notion d\u2019aporie ne pose pas de probl\u00e8me, contrairement \u00e0 ce que pr\u00e9sume Ferri (Ferri, 2018, 53), pour autant que je puisse m\u2019en rendre compte. Au contraire, car ce n\u2019est pas possible de rendre l\u2019aporie absolue, il serait \u00e9galement difficile de la rendre constitutive d\u2019une politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette id\u00e9e d\u2019une restitution est op\u00e9rante dans une certaine philosophie de la traduction dans laquelle on cherche \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer un sens originaire. Pour le moment, il suffit de noter que selon Derrida, la restitution d\u2019un pass\u00e9 d\u2019une langue dans une traduction est probl\u00e9matique parce qu\u2019elle remonte \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00abavant-premi\u00e8re langue\u00bb. Selon Derrida, l\u2019\u00bbavant-premi\u00e8re langue\u00bb n\u2019existe pas mais rel\u00e8ve d\u2019un fantasme dont \u00e9crit Caterina Resta (\u00abper Derrida questa ante-prima-lingua non c\u2019\u00e8 mai stata, \u00e8 solo il fantasma di questo tenace desiderio\u00bb) (Derrida, 2016, 118\u00a0; Resta, 2013, 104).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l\u2019\u00e9thique interculturelle, cette critique de l\u2019id\u00e9e d\u2019une origine devient utile pour la critique postcoloniale de l\u2019ethnocentrisme et l\u2019essentialisme occidental. Le soup\u00e7on obligatoire que l\u2019ethnocentrisme et l\u2019essentialisme sous-tendent les concepts pr\u00e9tendument universels applicables \u00e0 toute l\u2019humanit\u00e9 (comme rationalit\u00e9 et tol\u00e9rance) implique l\u2019\u00e9limination de la diff\u00e9rence<a href=\"#_edn6\" name=\"_ednref6\">[6]<\/a> (Ferri, 2018, 4). C\u2019est la raison pour laquelle chaque r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 de tels concepts dans l\u2019\u00e9thique interculturelle (\u00abuniversality of reason\u00bb) semble \u00eatre intrins\u00e8quement r\u00e9pr\u00e9hensible. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, l\u2019id\u00e9e d\u2019une r\u00e9conciliation dans la communication interculturelle sugg\u00e8re une annihilation totale de la diff\u00e9rence, \u00abthe idea of intercultural awareness as a narrative of reconciliation and a final erasure of all difference\u00bb (Ibid, 2).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, comme le montre Donatella di Cesare \u00e0 propos de la pens\u00e9e de Benjamin, cette conception d\u2019unification n\u2019est ni juste, ni la seule interpr\u00e9tation possible (di Cesare, 2013, 112). Avec la pens\u00e9e messianique de la traduction, que pr\u00e9sente Benjamin, il est possible d\u2019unifier les langues sans \u00e9liminer leurs diff\u00e9rences.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour r\u00e9sumer, la pens\u00e9e de Derrida sur le messianique et la traduction est utilis\u00e9e dans l\u2019\u00e9thique interculturelle pour d\u00e9construire soit l\u2019id\u00e9e d\u2019une origine renvoyant \u00e0 une \u00abavant-premi\u00e8re langue\u00bb, soit l\u2019id\u00e9e d\u2019une rationalit\u00e9 occidentale (pr\u00e9tendument universelle) qui \u00e9limine les diff\u00e9rences langagi\u00e8res et culturelles. Quant \u00e0 la promesse, Derrida demeure ambigu. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la promesse messianique dans la traduction est probl\u00e9matique dans la mesure o\u00f9 elle est li\u00e9e \u00e0 une origine. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, comme la promesse s\u2019inscrit dans une logique apor\u00e9tique (Mos\u00e8s, 2006), cette fa\u00e7on de penser devient tr\u00e8s utile pour la d\u00e9marche d\u00e9constructive. Cependant, m\u00eame si la promesse \u00e9voque un aspect messianique dans la pens\u00e9e de Derrida, la reconstruction ne joue qu\u2019un r\u00f4le mineur ou inexistant. Comme nous l\u2019avons vu, la promesse ne livre \u00abaucun contenu\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En revanche, la pens\u00e9e messianique dans la philosophie de la traduction de Benjamin nous offre un \u00e9l\u00e9ment reconstructif ainsi qu\u2019un contenu. Avant de revenir sur ces questions, nous allons examiner de mani\u00e8re plus approfondie ce que signifie le messianisme.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Les apories du messianisme <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour trouver un chemin proprement philosophique, \u00e0 la fois ind\u00e9pendant, libre et th\u00e9ologiquement valable, la consultation de l\u2019\u0153uvre de Gerschom Scholem semble incontournable. Cependant, j\u2019aimerais compl\u00e9ter l\u2019approche de Scholem par le livre <em>L\u2019Ange de l\u2019histoire<\/em> de Stephane Mos\u00e8s. Dans le chapitre intitul\u00e9 \u00abLes apories du messianisme\u00bb, Mos\u00e8s identifie trois\u00a0apories du messianisme. Dans ma pr\u00e9sentation, les perspectives de Scholem s\u2019int\u00e8grent dans la typologie de Mos\u00e8s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1). L\u2019aporie de l\u2019utopie absolue. Dans un texte aujourd\u2019hui c\u00e9l\u00e8bre, <em>Zum Verst\u00e4ndnis der messianische Idee im Judentum <\/em>(Scholem, 1963, 1971)<em>,<\/em> Scholem pr\u00e9sente les aspects les plus importants pour comprendre l\u2019id\u00e9e messianique dans le juda\u00efsme rabbinique. D\u00e8s le d\u00e9but de ce texte, Scholem met en \u00e9vidence une tension entre deux forces (Kr\u00e4ften) messianiques du juda\u00efsme classique, l\u2019une restaurative (restorative, restaurativen) qui cherche \u00e0 restaurer un pass\u00e9 et l\u2019autre utopique (Scholem, 1971, 3). Le messianisme restaurative cherche \u00e0 revitaliser un pass\u00e9 imaginaire et la m\u00e9moire de la nation h\u00e9bra\u00efque comme une condition id\u00e9ale du pass\u00e9 (als ein Zustand idealer Vergangenheit). Quant \u00e0 la force utopique, elle se projette vers l\u2019avenir et le r\u00eave de bouleversement de la r\u00e9alit\u00e9 pour un monde nouveau. Les tendances restauratives et utopiques sont d\u2019un c\u00f4t\u00e9 contradictoires, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9 apparaissent compl\u00e9mentaire : \u201eeven the restorative force has a utopian factor, and in utopianism restorative factors are at work\u00bb (Scholem, 1971, 4). En d\u2019autres termes, le messianisme se manifeste comme une aporie : une tension ou un probl\u00e8me sans solution d\u00e9finitive. Or, selon St\u00e9phane Mos\u00e8s, la tension entre le pass\u00e9 id\u00e9al et l\u2019utopie future fait partie d&#8217;une s\u00e9rie d\u2019apories dans le messianisme juif. Comme nous l\u2019avons vu ci-dessus chez Derrida l\u2019id\u00e9e d\u2019une promesse dans la traduction se situe au c\u0153ur de cette logique apor\u00e9tique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2). L\u2019aporie de la R\u00e9volution radicale. Comme mentionn\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, Mos\u00e8s identifie trois\u00a0apories du messianisme : outre l\u2019aporie de l\u2019utopie absolue (qui correspond \u00e0 l\u2019aporie de Scholem entre le messianisme r\u00e9tablissant et le messianisme utopique) il ajoute l\u2019aporie de la R\u00e9volution radicale et l\u2019aporie de la perfection int\u00e9rieure (Mos\u00e8s, 2006, 277). En somme, l\u2019aporie de l\u2019utopie absolue et l\u2019aporie de la R\u00e9volution radicale me semblent les plus pertinentes pour notre contexte. Cette derni\u00e8re concerne la nature de la temporalit\u00e9 historique dans la tradition eschatologique juive o\u00f9 l\u2019on se demande\u00a0: \u00abLa marche vers les temps messianiques se d\u00e9roule-t-elle dans le temps historique, ou bien dans la m\u00e9ta-histoire ?\u00bb (Ibid, 281). Comme nous le verrons, ces questions sont tr\u00e8s pertinentes par rapport \u00e0 la pens\u00e9e messianique de la traduction de Benjamin, ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9thique interculturelle. Scholem lui-m\u00eame met l\u2019accent sur cette interrogation en soulignant la rupture radicale entre rachat (Erl\u00f6sung) et histoire :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00abThe paradoxical nature of this conception exists in the fact that the redemption which is born here is in no causal sense a result of previous history [\u2026] The redemption is not the product of immanent developments (innerweltlicher Entwicklungen) such as we find it in modern Western reinterpretations of Messianism since the Enlightenment where, secularized as the belief in progress, Messiansim still displayed unbroken and immense vigor\u00bb (Scholem, 1971, 10).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est \u00e9vident que le messianisme a inspir\u00e9 Benjamin dans plusieurs de ses \u00e9crits (Benjamin, 1977a, 1977b). On remarque \u00e9galement une concordance entre Scholem et Benjamin concernant la pens\u00e9e de discontinuit\u00e9 que le messianique implique vis-\u00e0 vis de l\u2019histoire : \u00abLa R\u00e9demption n\u2019advient pas comme la cons\u00e9quence n\u00e9cessaire d\u2019un \u00e9tat pr\u00e9c\u00e9dent\u00bb (Mos\u00e8s, 2006, 283). On observe comment Scholem met l\u2019accent sur la rupture dans le messianisme ancien entre la r\u00e9demption (Erl\u00f6sung) et l\u2019histoire. La r\u00e9demption, selon Scholem, c\u2018est : \u00abtranscendence breaking in upon history, an intrusion in which history itself perishes, transformed in its ruin because it is struck by a beam of light shining into it from an outside source\u00bb (Scholem, 1971, 10). Benjamin utilise \u00e9galement la figure messianique de mani\u00e8re similaire dans plusieurs de ses \u00e9crits.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec l\u2019aporie de la R\u00e9volution radicale nous avons un point de d\u00e9part pour la confrontation avec l\u2019histoire. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 Scholem et Benjamin rompent avec une longue tradition qui voit la lib\u00e9ration et le salut comme un processus qui se d\u00e9veloppe dans l&#8217;histoire.<a href=\"#_edn7\" name=\"_ednref7\">[vii]<\/a> De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, quand Benjamin dans son texte <em>La t\u00e2che du traducteur<\/em> propose qu\u2019une traduction est possible parce que les langues sont \u00abparentes en ce qu\u2019elles veulent dire\u00bb (Benjamin, 1991, 152), la parent\u00e9 des langues n\u2019est pas un fait historique tributaire de la linguistique comparative du XIX\u00e8me si\u00e8cle (Derrida, 1985,220, 244).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3). Aporie du messianisme temporis\u00e9. Il me semble aussi pertinent de mentionner un autre type ou aspect apor\u00e9tique du messianisme que le chercheur Kenneth Seeskin appelle messianisme temporis\u00e9, et qu\u2019il observe chez Kant. Messianisme temporis\u00e9 veut dire que l\u2019av\u00e8nement du messie est procrastin\u00e9 et que cet av\u00e8nement interviendrait dans un avenir lointain (Seeskin, 2015, 257). Sven Kramer affirme cette liaison entre Benjamin et la notion kantienne de\u00bb l\u2019id\u00e9e r\u00e9gulative\u00bb quand il d\u00e9crit \u00e0 propos de la t\u00e2che du traducteur qu\u2019elle \u00abreste une t\u00e2che\u00bb jamais achev\u00e9e (Im Sinne einer regulativen Idee bleibt sie ein Aufgabe) (Kramer, 2006, 26). Un aspect procrastin\u00e9 s\u2019exprime dans la traduction au sens que l\u2019on n\u2019atteint jamais une compr\u00e9hension ou une traduction parfaites. Comme nous l\u2019avons vu dans l\u2019id\u00e9e d\u2019une promesse chez Derrida, cette promesse contient toujours un \u00e9l\u00e9ment de procrastination, ou, comme nous allons le voir, la notion de la langue pure contient une dimension temporis\u00e9e ou procrastin\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La parent\u00e9 des langues et la langue pure dans la pens\u00e9e benjaminienne de la traduction <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le contexte fran\u00e7ais, un penseur qui a apport\u00e9 une contribution majeure \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation de Derrida et qui a articul\u00e9 la liaison entre les th\u00e8mes d&#8217;interculturalit\u00e9, Benjamin et le messianisme, est le philosophe Marc Cr\u00e9pon. Dans l\u2019article <em>La traduction entre les cultures<\/em>, Cr\u00e9pon discute de la traduction, de Benjamin et de la pens\u00e9e interculturelle de l\u2019anthropologue Jean-Loup Amselle (Cr\u00e9pon, 2004). La contribution d&#8217;Amselle consiste donc en un type de \u00abperspective d\u00e9constructionniste\u00bb des cultures au-del\u00e0 du paradigme comparatif des anthropologues et des linguistes. La notion de \u00abperspective d\u00e9constructionniste\u00bb vient de Cr\u00e9pon (2001, 218). Outre les livres d\u2019Amselle lui-m\u00eame, (2001, 2009), voir aussi Chanson (2010).<a href=\"#_edn8\" name=\"_ednref8\">[8]<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cr\u00e9pon, de son c\u00f4t\u00e9, propose que la pens\u00e9e interculturelle orient\u00e9e vers l\u2019histoire doit peut \u00eatre compl\u00e9t\u00e9e par une pens\u00e9e cosmopolite et interculturelle orient\u00e9e vers le futur. Ce futur qu\u2019il s\u2019agit de comprendre, il l\u2019exprime dans un vocabulaire th\u00e9ologique. Selon Cr\u00e9pon l&#8217;interculturalit\u00e9 \u00abdessine les contours d\u2019une nouvelle utopie\u00bb li\u00e9e \u00e0 une esp\u00e9rance cosmopolite et interculturelle. La th\u00e9orie de la traduction que propose Benjamin offre un mod\u00e8le pour la \u00abdimension t\u00e9l\u00e9ologique, voire proph\u00e9tique, de cette esp\u00e9rance cosmopolite\u00bb, et doit \u00eatre elle-m\u00eame \u00abporteuse d\u2019une promesse qu\u2019on pourrait presque dire eschatologique\u00bb (Cr\u00e9pon, 2004).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans d\u2019autres textes, \u00e0 propos la philosophie du langage de Benjamin, Cr\u00e9pon introduit l\u2019id\u00e9e de l&#8217;eschatologie langagi\u00e8re et la d\u00e9signation de la th\u00e9orie de la traduction comme une \u00abth\u00e9orie messianique\u00bb (Cr\u00e9pon, 2001). Mais que dit au juste Benjamin lui-m\u00eame \u00e0 propos de la traduction ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">M\u00eame si Benjamin reprend des th\u00e8mes et des perspectives d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9s dans la philosophie allemande depuis XIXe si\u00e8cle sa contribution dans le texte <em>La t\u00e2che du traducteur<\/em> rompt pour la premi\u00e8re fois avec l\u2019id\u00e9e r\u00e9pandue que la traduction est un transport de sens de la langue d&#8217;origine (source) vers une autre langue (cible, du lecteur).<a href=\"#_edn9\" name=\"_ednref9\">[9]<\/a> Effectivement, le but de la traduction n&#8217;a rien \u00e0 voir avec l&#8217;original. Au lieu de cela, la traduction cr\u00e9e des relations entre les langues. Ou, comme il l\u2019\u00e9crit: \u00abla traduction est finalis\u00e9e en dernier lieu en vue de l\u2019expression du rapport le plus intime (innerste Verh\u00e4ltnisse) entre les langues\u00bb (Benjamin, 1991, 152). \u00a0Ce rapport intime est per\u00e7u comme une parent\u00e9. Mais de quel type de parent\u00e9 s\u2019agit-il ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 remarqu\u00e9, il faut souligner que cette parent\u00e9 n&#8217;est pas une parent\u00e9 historique au sens qui est entendu par exemple en philologie compar\u00e9e o\u00f9 la parent\u00e9 entre diverses langues issues d&#8217;une racine commune est d\u00e9montr\u00e9e, comme dans la famille des langues indo-europ\u00e9ennes (Dosse, 1992, 52). Comme l\u2019\u00e9crit Derrida \u00e0 propos de Benjamin, dans <em>Des tours de Babel<\/em>, la parent\u00e9 des langues \u00abn\u2019est plus tributaire de la linguistique historique du XIX\u00e8me si\u00e8cle, sans lui \u00eatre tout \u00e0 fait \u00e9trang\u00e8re. Peut-\u00eatre nous est-il propos\u00e9 ici de penser la possibilit\u00e9 m\u00eame d\u2019une linguistique historique\u00bb (Derrida, 1985, 220). M\u00eame s\u2019il \u00e9tait erron\u00e9 de dire que de tels d\u00e9veloppements historiques n\u2019existent pas, l\u2019argument de Benjamin serait que la proximit\u00e9 historique, culturelle, etc., obscurcit la nature propre de la traduction. En revanche, Benjamin \u00e9crit qu&#8217;il s&#8217;agit plut\u00f4t d&#8217;une \u201eparent\u00e9 supra-historique\u00bb dans la traduction et que la relation intime : \u00abconsiste en ce que les langues ne sont pas mutuellement \u00e9trang\u00e8res, mais a priori et abstraction faite de toutes relations historiques, parentes en ce qu\u2019elles veulent dire\u00bb (Ibidem, 152).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La philosophie de la traduction de Benjamin me semble ici aussi prendre une distance avec le principe de comparaison dans la linguistique classificatoire et se r\u00e9v\u00e8le plus proche de la pens\u00e9e comparative de Louis Dumont Marcel Detienne et la comparaison intraculturelle de Raimon Panikkar Nous n\u2019avons pas l\u2019espace pour approfondir ce sujet, mais concernant la pens\u00e9e de Benjamin sur la traduction il me semble plus proche d\u2019une pens\u00e9e comparative que l\u2019on trouve chez Dumont, (1975, 1983), Detienne (2009), et\u00a0 Panikkar, (2013a, 2013b). La pens\u00e9e comparative de ces derniers est compl\u00e8tement diff\u00e9rente de la classification linguistique et anthropologique au XIXe si\u00e8cle en exposant que des relations internes entre les cultures existent uniquement \u00e0 travers l\u2019enqu\u00eate comparative elle-m\u00eame (Amselle, 1996, 2009; Haoui, 1993). Quant \u00e0 Benjamin, il montre que la relation entre les langues a une existence uniquement \u00e0 travers les traductions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous revenons ici \u00e0 l&#8217;aporie messianique de la R\u00e9volution radicale de Mos\u00e8s et de Scholem que nous avons abord\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment. Car la traduction, en tant qu\u2019elle est comprise d\u2019un point de vue messianique, prend aussi ses distances de la notion d\u2019un quelconque progr\u00e8s dans l\u2019histoire. Ou mieux, l\u2019id\u00e9e que la traduction articule une parent\u00e9 langagi\u00e8re supra-historique remonte \u00e0 l\u2019id\u00e9e messianique que la r\u00e9demption n\u2019est pas le r\u00e9sultat d\u2019un quelconque d\u00e9veloppement mondial (\u00abThe redemption is not the product of immanent developments\u00bb qu\u2019\u00e9crit Scholem).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autrement dit, Benjamin resterait critique, par exemple, par rapport \u00e0 l\u2019id\u00e9e que la mondialisation nous fournit un cadre dans lequel la traduction serait possible parce que l\u2019humanit\u00e9 est plus homog\u00e9n\u00e9is\u00e9e que jamais. Dans les \u00e9tudes interculturelles, la \u00abMcDonalisation\u00bb est symptomatique d\u2019un telle pens\u00e9e fautive qui \u00e9limine les diff\u00e9rences culturelles (Pieterse, 2020, 67-71). Dans ce dernier cas la traduction serait-elle une cons\u00e9quence d\u2019un \u00e9tat de proximit\u00e9 entre des langues ou entre des cultures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La cat\u00e9gorie messianique la plus mystique mais peut-\u00eatre la plus importante chez Benjamin reste cependant la pure langue ou le langage pur. Il \u00e9crit que les langues sont apparent\u00e9es dans la traduction dans la mesure o\u00f9 cela rach\u00e8te une pure langue :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00abRacheter dans sa propre langue cette pure langue quand elle est exil\u00e9e dans la langue \u00e9trang\u00e8re, la d\u00e9livrer par la recr\u00e9ation quand elle est captive dans l\u2019\u0153uvre, telle est la t\u00e2che du traducteur.\u00bb (Benjamin, 1991, 157).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Manifestement nous avons plusieurs notions messianiques dans cette phrase extr\u00eamement condens\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout d\u2019abord, la langue pure qui donne le t\u00e9los \u00e0 la traduction (l\u2019aporie de l\u2019utopie absolue). Puis la description d\u2019une situation dans laquelle la pure langue se trouve\u00a0exil\u00e9e et captive (faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la captivit\u00e9 du peuple juif en \u00c9gypte). Ensuite, dans une t\u00e2che perp\u00e9tuelle qu\u2019est la traduction, l\u2019arriv\u00e9e est procrastin\u00e9e. Donc le traducteur a pour mission de changer cette situation en rachetant et en d\u00e9livrant la pure langue exil\u00e9e dans la langue \u00e9trang\u00e8re (aporie de la r\u00e9volution radicale). La langue pure ne se r\u00e9alisera peut-\u00eatre jamais, mais sert cependant d\u2019id\u00e9e r\u00e9gulatrice, id\u00e9e r\u00e9gulatrice qu\u2019est la t\u00e2che du traducteur. Venant de Kant, la notion de \u00abid\u00e9e r\u00e9gulatrice\u00bb (r\u00e9gulative Idee) indique une certaine direction et un certain type de temporalit\u00e9. Une Id\u00e9e r\u00e9gulatrice est une id\u00e9e \u00e0 r\u00e9aliser, mais pas encore r\u00e9alis\u00e9e. Sa r\u00e9alisation est sans cesse repouss\u00e9e \u00e0 l\u2019avenir. Selon Seeskin, cette id\u00e9e correspond \u00e0 une certaine interpr\u00e9tation du messianisme o\u00f9 l\u2019av\u00e8nement du Messie est procrastin\u00e9 et interviendrait dans un avenir lointain (Seeskin, 2015, 257).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme toutes ces id\u00e9es sont li\u00e9es, il me semble difficile de les hi\u00e9rarchiser. Cependant, la pure langue reste, \u00e0 mon avis, l\u2019id\u00e9e la plus importante dans notre contexte de l\u2019\u00e9thique interculturelle parce que c\u2019est cette notion qui refl\u00e8te le mieux l\u2019id\u00e9e d\u2019une relation entre les langues. Si j\u2019ai bien compris, la relation entre les langues n\u2019existe pas comme une r\u00e9alit\u00e9 externe \u00e0 la traduction (comme dans l\u2019histoire des langues). La pure langue, en tant que relation entre les langues, existe seulement comme une langue potentielle en amont de la traduction. Ou bien, pour emprunter un vocabulaire \u00e0 Henri Bergson, nous pourrions dire que la relation entre les langues, dans leur mode non traduit, est r\u00e9elle, mais malgr\u00e9 tout virtuelle et pas encore actuelle (Agamben 2008; Bergson 2021). La pure langue, en tant que notion messianique, communique l\u2019id\u00e9e qu\u2019il y a une relation entre les langues qui existe virtuellement et r\u00e9ellement, mais qui est actualis\u00e9e uniquement dans la traduction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De son c\u00f4t\u00e9, Cr\u00e9pon exprime aussi cette id\u00e9e avec un vocabulaire similaire. La convergence des langues est \u00abannonc\u00e9e sous la forme d\u2019une anticipation. Il fait l\u2019objet d\u2019une promesse\u00bb (Cr\u00e9pon, 2001, 126). Autrement dit, la promesse, ainsi que la parent\u00e9 entre les langues, ont un caract\u00e8re virtuel. Exprim\u00e9 dans le vocabulaire bergsonienne, la diff\u00e9rence entre Derrida et Benjamin serait celle entre une promesse virtuelle, mais jamais actualis\u00e9e (Derrida) et une promesse virtuelle, mais actualis\u00e9e, m\u00eame si ce n\u2018est que bri\u00e8vement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 la notion de puret\u00e9 dans l\u2019expression pure langue, elle est connect\u00e9e \u00e0 une croissance\u00a0: \u00abla traduction n\u2019est ni une copie ni une restauration d\u2019un original, mais plut\u00f4t un moment de \u00abcroissance\u00bb dans lequel l\u2019original survit en se transformant\u00bb (di Cesare, 2021, 88). Benjamin lui-m\u00eame \u00e9crit que dans la traduction, l\u2019original cro\u00eet vers un niveau plus pur de la langue: \u00abEn elle, l\u2019original cro\u00eet et s\u2019\u00e9l\u00e8ve dans une atmosph\u00e8re pour ainsi dire plus haute et plus pure du langage\u00bb (Benjamin, 1991, 154). D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il y a une connotation entre l\u2019id\u00e9e que l\u2019original \u00abcro\u00eet\u00bb et l\u2019id\u00e9e qu\u2019 il existe un niveau \u00abplus pur\u00bb de la langue. Comme nous en discuterons ci-dessous, la notion de puret\u00e9 pose aussi des questions potentiellement probl\u00e9matiques.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Entre d\u00e9construction et reconstruction\u00a0: la pure langue et l\u2019\u00e9thique interculturelle <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En lisant Benjamin, on aper\u00e7oit donc une tradition non pas tant th\u00e9ologique ou historique mais philosophique. De plus, son caract\u00e8re apor\u00e9tique, que souligne Mos\u00e8s, me semble particuli\u00e8rement pertinent quand on cherche \u00e0 \u00e9viter d\u2019un c\u00f4t\u00e9 une pens\u00e9e totalisante qui \u00e9limine la diff\u00e9rence culturelle, et de l\u2019autre le risque d\u2019une \u201ed\u00e9construction \u00e9ternelle\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, il y a chez Levinas un fondement valable pour une reconstruction de l\u2019\u00e9thique interculturelle, comme le proposent Ferri et d\u2019autres. Pourtant, dans la philosophie de la traduction de Benjamin, on trouve un autre type de messianisme que celui de Derrida, qui contient une mani\u00e8re de penser des relations. Car la diff\u00e9rence entre Benjamin et Derrida n\u2019est pas celle d\u2019une philosophie avec le messianisme et une philosophie sans le messianisme. Si nous avons deux notions diff\u00e9rentes, quelles seront les cons\u00e9quences du fait de s\u2019appuyer sur l\u2019une ou l\u2019autre dans l\u2019\u00e9thique interculturelle ? Comme je l\u2019ai r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 maintes reprises, le messianique dans la philosophie de la traduction de Benjamin nous montre un aspect reconstructif et pas uniquement d\u00e9constructif. Or, cela ne veut pas dire que la pens\u00e9e de Benjamin est irr\u00e9prochable ou que la d\u00e9construction n\u2019est plus valable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avons d\u00e9j\u00e0 \u00e9labor\u00e9 le th\u00e8me du messianisme de Benjamin, nous avons vu que surtout son vocabulaire, contenant des notions telles que \u00abracheter\u00bb, \u00abcroissance\u00bb, \u00abexil\u00e9\u00bb, \u00abr\u00e9conciliation\u00bb, \u00abr\u00e9demption\u00bb, \u00ablangue pure\u00bb et \u00abfin messianique\u00bb, signale explicitement une pens\u00e9e messianique. Nous avons \u00e9galement pu voir qu\u2019il est possible de situer Benjamin dans au moins trois logiques messianiques gr\u00e2ce aux typologies de Mos\u00e8s et Scholem. Or, il me semble que l\u2019aspect messianique par excellence chez Benjamin, c\u2019est que la traduction est l&#8217;articulation d&#8217;une parent\u00e9 des langues (Verwandschaft der Sprachen) et que cette parent\u00e9 renvoie \u00e0 un \u00ablangage pur\u00bb. Le \u00ablangage pur\u00bb, si j\u2019ai bien compris, est un aspect exil\u00e9 dans une autre langue qu\u2019il s\u2019agit de \u00abracheter\u00bb dans la traduction. Autrement dit, ce n\u2019est qu\u2019en connectant ou en traduisant les langues que l\u2019on atteint ce \u00ablangage pur\u00bb, qui contient une dimension relationnelle fondamentale. Le \u00ablangage pur\u00bb n\u2019existe que dans la traduction, dans la relation entre deux langues. Comme nous allons voir, il me semble que Benjamin et Derrida sont proches sur ce point. En effet, Derrida, dans <em>Des Tours de Babel<\/em>, donne une interpr\u00e9tation ontologique de cette id\u00e9e de Benjamin en disant que la traduction vise \u00abl\u2019\u00eatre-langue de la langue, la langue ou le langage en tant que tels, cette unit\u00e9 sans aucune identit\u00e9 \u00e0 soi qui fait qu\u2019il y a des langues, et que ce sont des langues\u00bb (Derrida, 1985, 245). En m\u00eame temps, dans <em>Le monolinguisme de l\u2019autre<\/em>, Derrida prend ses distances de l\u2019id\u00e9e d\u2019une origine ou d\u2019une avant-premi\u00e8re langue. Revenons dans quelques instants \u00e0 ce th\u00e8me.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La relationalit\u00e9 articul\u00e9e dans la traduction des langues peut non seulement fonctionner comme un mod\u00e8le pour l\u2019\u00e9thique. Comme le montre Adriano Fabris, Schleiermacher avait d\u00e9j\u00e0 articul\u00e9 comment la traduction des langues contient une \u00e9thique immanente quand un traducteur doit reconna\u00eetre et respecter la diff\u00e9rence entre les langues. La t\u00e2che du traducteur est donc en v\u00e9rit\u00e9 une t\u00e2che \u00e9thique ainsi qu\u2019un art par lequel on cr\u00e9e des relations (Das \u00dcbersetzen\u2026ist eine Art, in der wir die Beziehungen schaffen) (Fabris, 2013, 164).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je voudrais ajouter ici que la contribution de la pens\u00e9e de Benjamin \u00e0 travers l\u2019id\u00e9e d\u2019une langue pure d\u00e9montre la parent\u00e9 des langues, les relations entre les langues, sont des relations internes. Cela veut dire que malgr\u00e9 les diff\u00e9rences externes qui risquent toujours de bloquer les connexions entre les langues, leur relation renvoie \u00e0 un point \u00abavant\u00bb dans lequel une langue n\u2019est pas externe par rapport \u00e0 l\u2019autre. M\u00eame si Benjamin n\u2019utilise pas les mots interne ou externe, il me semble pourtant proche de la pens\u00e9e interculturelle de Raimond Panikkar quand ce dernier souligne que la comparaison est intraculturelle plut\u00f4t qu\u2019interculturelle (Panikkar 2000, 2013a, 2013b).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Panikkar dit que la pratique de la comparaison intrareligieuse nous montre que certains aspects de la religion de l\u2019autre existent \u00abd\u00e9j\u00e0\u00bb dans notre propre religion. Benjamin me semble proposer une pens\u00e9e similaire dans la pratique de la traduction, que l\u2019on pourrait caract\u00e9riser comme intralinguistique. Alors que d\u2019une part, l\u2019id\u00e9e d\u2019une isolation (la langue est exil\u00e9e) et des diff\u00e9rences des langues correspond \u00e0 la relation externe (qui semble \u00e9vidente \u00e0 un niveau empirique et historique) d\u2019une langue par rapport \u00e0 l\u2019autre, d\u2019autre part, l\u2019id\u00e9e d\u2019une relation parent\u00e9 que la traduction peut montrer ou pr\u00e9senter (dans l\u2019original, Benjamin utilise le verbe darstellen) correspond \u00e0 une relation interne. Derrida appelle ce lieu de la r\u00e9conciliation des langues \u00abun royaume\u00bb promis, et qui n\u2019est pas une vraie langue, \u00abad\u00e9quate \u00e0 un quelconque contenu ext\u00e9rieur, mais \u00e0 une vraie langue, \u00e0 une langue dont la v\u00e9rit\u00e9 ne serait r\u00e9f\u00e9r\u00e9e qu\u2019\u00e0 elle-m\u00eame.\u00bb (Derrida, 1985, 243) La v\u00e9rit\u00e9 de cette langue n\u2019est pas d\u00e9signative, mais relationnelle et expressive (Taylor, 2016).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">M\u00eame si les langues sont diff\u00e9rentes les unes des autres, elles ont \u00abd\u00e9j\u00e0\u00bb une parent\u00e9e potentielle, comme l\u2018\u00e9crit Sven Kramer (\u00abwas sich in der \u00dcbersetzung \u00e4ussert, im Original unter Umst\u00e4nden nur potenziell enthalten ist und \u00fcberhaupt erst durch die \u00dcbersetzung realisiert wird\u00bb) (Kramer, 2003, 23). La \u00ablangue pure\u00bb est potentielle et n\u2019est actualis\u00e9e que dans la traduction. Les mots \u00abavant\u00bb et \u00abd\u00e9j\u00e0\u00bb sont cependant d\u00e9cevants car la \u00ablangue pure\u00bb n\u2019est pas une langue historique mais \u00absupra-historique\u00bb (Benjamin, 1991, 153). Les langues sont parentes \u00aba priori et abstraction faite de toutes relations historiques\u00bb (Ibid, 152). Or, selon Derrida, il y a aussi un probl\u00e8me chaque fois qu\u2019on fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une origine. La notion benjaminienne de la \u00ablangue pure\u00bb implique-t-elle une m\u00e9taphysique de l\u2019origine\u00a0que cherche \u00e0 \u00e9viter Derrida ? La question n\u2019est pas uniquement valable philosophiquement. L\u2019id\u00e9e que les humains ont une origine hante autant les dynamiques politiques et sociales de l\u2019int\u00e9gration que la pens\u00e9e interculturelle (Amselle, 2001). Dans le contexte norv\u00e9gien, on peut observer des ph\u00e9nom\u00e8nes similaires, (Gullestad, 2002). Pour approfondir cette question, discutons des perspectives de Derrida sur le messianisme et la traduction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En ce qui concerne Derrida les th\u00e8mes du messianisme, de la traduction et de l\u2019\u00e9thique sont li\u00e9s \u00e0 une exp\u00e9rience d\u2019\u00eatre monolingue. Pourtant, ce monolinguisme n\u2019est pas le mien, mais celui de l\u2019autre. Comme il l\u2019\u00e9crit : \u00abje n\u2019ai qu\u2019une langue, or ce n\u2019est pas la mienne\u00bb (Derrida, 2016, 15). La traduction trouve son point de d\u00e9part dans ce contexte. Le monolingue : \u00abparle une langue dont il est priv\u00e9\u2026il est jet\u00e9 dans la traduction absolue, une traduction sans p\u00f4le de r\u00e9f\u00e9rence, sans langue originaire, sans langue de d\u00e9part. Il n\u2019y a pour lui que des langues d\u2019arriv\u00e9e, si tu veux, mais des langues qui, singuli\u00e8re aventure, n\u2019arrivent pas \u00e0 s\u2019arriver\u00bb (Ibid, 117).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, malgr\u00e9 l\u2019absence tant d\u2019une langue de d\u00e9part que d\u2019une langue d\u2019arriv\u00e9e, il y a des \u00e9v\u00e9nements messianiques: \u00ab\u00c9v\u00e9nements toujours promis plus que donn\u00e9s. Messianiques. Mais la promesse n\u2019est pas rien, ce n\u2019est pas un non-\u00e9v\u00e9nement\u00bb Ibid, 125. Le messianique se caract\u00e9rise ici, comme chez Benjamin, comme un \u00e9v\u00e9nement, c\u2019est-\u00e0-dire comme quelque chose sans causalit\u00e9. Mais la diff\u00e9rence, c\u2019est que l\u2019\u00e9v\u00e9nement messianique de Benjamin est donn\u00e9, ne serait-ce que bri\u00e8vement. Pour Derrida la promesse messianique ne reste qu\u2019une promesse. Pour Benjamin, en revanche, la promesse de la langue pure est actualis\u00e9e dans le pratique de la traduction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il me semble que la raison pour laquelle Derrida prend ses distances avec l\u2019id\u00e9e qu\u2019un \u00e9v\u00e9nement messianique serait donn\u00e9 rel\u00e8ve de son soup\u00e7on quant \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une origine ou d\u2019une avant-premi\u00e8re langue. Derrida \u00e9crit que l\u2019avant-premi\u00e8re langue reste troublante : \u00abDans l\u2019horizon eschatologique ou messianique que cette promesse ne peut d\u00e9nier \u2013 ou qu\u2019elle peut seulement d\u00e9nier -, l\u2019avant-premi\u00e8re langue peut toujours courir le risque de devenir ou de vouloir \u00eatre encore une langue du ma\u00eetre, parfois celle de nouveaux ma\u00eetres (Ibid, 119). Il ne s\u2019agit pas simplement d\u2019un contexte colonial ou postcolonial, o\u00f9 l\u2019on restituera \u00e0 l\u2019avenir (la force utopique) la langue pr\u00e9coloniale d\u2019origine (la force r\u00e9tablissante). La situation de Derrida, en tant que Juif d\u2019Alg\u00e9rie signifiait qu\u2019il \u00e9tait coup\u00e9 de toutes les langues et cultures autour de lui: \u00abParce qu\u2019il est donc priv\u00e9 de toute langue, et qu\u2019il n\u2019a plus d\u2019autres recours- ni l\u2019arabe, ni le berb\u00e8re, ni l\u2019h\u00e9breu, ni aucune des langues qu\u2019auraient parl\u00e9es des anc\u00eatres\u00bb (Ibid, 117). Nous pourrions tenter de comparer Benjamin et Derrida \u00e0 la typologie pr\u00e9sent\u00e9e ci-dessus. Alors que le messianisme de Benjamin est surtout d\u00e9riv\u00e9 du messianisme de deuxi\u00e8me type, l\u2019aporie de la R\u00e9volution radicale, les paroles de Derrida me semblent connect\u00e9es au premier type d\u2019aporie messianique, celui de l\u2019aporie de l\u2019utopie absolue ou de la tension entre les deux forces (Kr\u00e4ften), l\u2019une restaurative et l\u2019autre utopique comme dit Scholem. Les probl\u00e8mes d\u2019une telle comparaison sont premi\u00e8rement que Derrida reste ambigu par rapport au messianisme en g\u00e9n\u00e9ral. Deuxi\u00e8mement, Benjamin n\u2019\u00bbappartient\u00bb pas seulement \u00e0 une seule modalit\u00e9 du messianisme, mais \u00e0 plusieurs. Or, la typologie autant que la comparaison restent utiles parce qu\u2019elles nous aident \u00e0 analyser les implications pour une \u00e9thique interculturelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En continuant la confrontation entre Derrida et Benjamin, ce qui manque, \u00e0 mon avis, dans le discours de Derrida, ce sont deux choses. La premi\u00e8re concerne l\u2019affirmation de Derrida selon laquelle la traduction ne \u00ablivre aucun contenu\u00bb. La deuxi\u00e8me est la probl\u00e8me d\u2019une conception insuffisant des \u00ab\u00a0relations\u00a0\u00bb. Ou autrement dit, les relations seraient, selon le discours derridien, elles-m\u00eames seulement des d\u00e9sirs qui rel\u00e8vent des fantasmes. Donc, il manque dans sa pens\u00e9e un \u00e9l\u00e9ment d\u2019une pens\u00e9e reconstructive, mais qui en m\u00eame temps \u00e9vite le recours \u00e0 un principe totalisant (rationalit\u00e9 universelle, tol\u00e9rance, etc.) qui \u00e9radique les diff\u00e9rences culturelles. Or, il existe d\u2019autres perspectives sur Derrida, comme celle de Marc Cr\u00e9pon qui, dans une interpr\u00e9tation tr\u00e8s \u00e9clairante, pose la question de ce qu\u2019est inventer la langue (dans la traduction). Et Cr\u00e9pon explique:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00abC\u2019est une langue qui n\u2019existe pas, ou du moins pas encore. C\u2019est cette langue que Derrida appelle \u00abl\u2019avant-premi\u00e8re langue\u00bb &#8211; dont l\u2019existence est en r\u00e9alit\u00e9 anticip\u00e9e. \u00c0 ce compte, c\u2019est une \u00ablangue promise\u00bb. Car cette langue n\u2019existe qu\u2019en se traduisant dans la langue de l\u2019autre, en la d\u00e9formant, en lui faisant subir des transformations telles qu\u2019elle ne peut plus \u00eatre la langue de personne\u00bb (Cr\u00e9pon, 2001, 190).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que je trouve int\u00e9ressant, c\u2019est l\u2019interpr\u00e9tation qu\u2019il donne de l\u2019id\u00e9e de \u00abl\u2019avant-premi\u00e8re langue\u00bb et de la traduction. Ici la traduction joue un r\u00f4le reconstructif autant que relationnel. En outre, l\u2019interpr\u00e9tation est un peu diff\u00e9rente de celle de Ferri qui souligne, de mon point de vue, plut\u00f4t l\u2019aspect critique : \u00abDerrida employs the notion of translation to question the concepts of cultural identity and native language\u2026language is not a natural entity\u2026it is rather a phantasm of possession\u00bb (Ferri, 2018, 89). Ferri n\u2019a pas tort, mais Cr\u00e9pon semble trouver des liens entre la pens\u00e9e de Benjamin et celle de Derrida qui permettent de voir dans la traduction plus qu\u2019une strat\u00e9gie d\u00e9constructive.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En approchant de la fin du texte, je voudrais soulever la question de la relationalit\u00e9 qui reste un trait important dans la philosophie de la traduction de Benjamin. Comme le montrent Fabris et Cr\u00e9pon, cette relationalit\u00e9 a une grande valeur tant pour l\u2019\u00e9thique que pour la pens\u00e9e interculturelle. Pourtant, il y a des questions qui se posent. M\u00eame s\u2019il \u00e9tait vrai que l\u2019aspect relationnel est absent ou trop faible chez Derrida, que la langue pure reste peut-\u00eatre l\u2019aspect messianique par excellence chez Benjamin, et que cette pens\u00e9e messianique et relationnelle pourrait fournir un fondement ou une sorte de paradigme pour l\u2019\u00e9thique interculturelle, nous pourrions cependant poser les questions suivantes avec les mots de Cr\u00e9pon:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00abNe peut-on penser l\u2019accord ou l\u2019harmonie des langues que sous le signe de l\u2019unit\u00e9 Ou encore, n\u2019y a-t-il de promesse du langage et des langues qu\u2019\u00e0 la condition de reproduire de tels \u00abprivil\u00e8ges\u00bb (la saintet\u00e9, l\u2019origine) ? Comment penser la d\u00e9sappropriation (la d\u00e9nationalisation, la d\u00e9territorialisation) des langues, sans les reconduire \u00e0 une unit\u00e9 originelle ou garantir leur harmonie par r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une langue sainte?\u00bb (Cr\u00e9pon, 2001, 194).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut ajouter que dans le texte de Cr\u00e9pon, les questions s\u2019adressent autant \u00e0 Franz Rosenzweig qu\u2019\u00e0 Benjamin. Ce sont des questions pertinentes par rapport \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation de Benjamin et pour l\u2019\u00e9thique interculturelle. Elles connectent ensemble les trois th\u00e8mes du messianisme (la tension entre la reconstruction d\u2019une origine ou d\u2019un pass\u00e9 id\u00e9al et l\u2019utopie), de la traduction (qui cherche un accord ou une harmonie) et de l\u2019\u00e9thique interculturelle (qui discute si certaines notions d\u2019unification impliquent l\u2019\u00e9limination des diff\u00e9rences).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je voudrais pourtant soulever deux probl\u00e9matiques par rapport \u00e0 Cr\u00e9pon et Derrida, pertinentes pour la discussion autour de l\u2019\u00e9thique interculturelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tour d\u2019abords, les objections de Cr\u00e9pon ne rel\u00e8vent-elles pas d\u2019une supposition que la \u00ablangue pure\u00bb se r\u00e9f\u00e8re soit \u00e0 un pass\u00e9 historique\u00a0soit \u00e0 une origine mythologique ? Ne peut-on plut\u00f4t dire que la traduction, dans la mesure o\u00f9 elle articule la \u00ablangue pure\u00bb, se trouve dans l\u2019aporie messianique entre la reconstruction et l\u2019utopique\u00a0? Donc, qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019un simple \u00abretour\u00bb \u00e0 l\u2019origine, mais d\u2019une probl\u00e9matique \u00e9ternelle de la traduction. \u00c0 mon avis, Mos\u00e8s nous a montr\u00e9 la pertinence d\u2019une perspective messianique, dans la mesure o\u00f9 le messianisme repr\u00e9sente des apories plut\u00f4t que des positions dogmatiques ou id\u00e9ologiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ensuite, l\u2019objection selon laquelle l\u2019id\u00e9e benjaminienne d\u2019une \u00ablangue pure\u00bb serait r\u00e9ductible \u00e0 une philosophie de l\u2019origine me semble sous-estimer ou n\u00e9gliger que la traduction d\u00e9construit l\u2019id\u00e9e que les langues sont isol\u00e9es l\u2019une par rapport \u00e0 l\u2019autre. Autrement dit, la \u00ablangue pure\u00bb n\u2019existe pas dans l\u2019origine de \u00abma langue\u00bb ou dans la \u00ablangue de l\u2019autre\u00bb, mais dans leur relation, dans la traduction de l\u2019une par l\u2019autre. Derrida lui-m\u00eame souligne ce point dans <em>Des tours de Babel<\/em> quand il \u00e9crit que : \u00abA travers chaque langue, quelque chose est vis\u00e9 qui est le m\u00eame et que pourtant aucune des langues ne peut atteindre s\u00e9par\u00e9ment\u00bb (Derrida, 1985, 244). Bien s\u00fbr, ce propos de Derrida sur Benjamin peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 ou en direction d\u2019une d\u00e9construction de l\u2019id\u00e9e que les langues sont s\u00e9par\u00e9es ou soulignant plut\u00f4t une relationalit\u00e9 entre les langues.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Conclusion <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ce texte, j\u2019ai cherch\u00e9 \u00e0 montrer comment le messianisme dans la traduction peut non seulement nous aider \u00e0 d\u00e9construire des pr\u00e9suppositions implicites dans la pens\u00e9e interculturelle, mais peut aussi nous aider \u00e0 articuler l\u2019aspect relationnel et reconstructif n\u00e9cessaire pour l\u2019\u00e9thique interculturelle. Pour pr\u00e9senter la diff\u00e9rence entre l\u2019aspect d\u00e9constructif et l\u2019aspect reconstructif, il \u00e9tait n\u00e9cessaire, d\u2019une part, de probl\u00e9matiser la pens\u00e9e de Jacques Derrida, parce qu\u2019elle est importante pour l\u2019\u00e9thique interculturelle, ainsi que pour la compr\u00e9hension du messianisme et la traduction. D\u2019autre part, pour montrer l\u2019alternative, il a fallu comparer la pens\u00e9e messianique et la philosophie de la traduction de Derrida avec celle de Walter Benjamin. M\u00eame si je comprends la critique de Ferri et d\u2019autres par rapport aux pr\u00e9suppositions ethnocentriques dans la pens\u00e9e interculturelle (la tol\u00e9rance, la reconnaissance, etc.), et que je souscris \u00e0 plusieurs des arguments de Derrida (sur la traduction, le messianique et sa compr\u00e9hension de Benjamin), je trouve les notions messianiques de Benjamin (la pure langue, la parent\u00e9 des langues) fructueuses pour l\u2019\u00e9thique interculturelle. Si nous sommes confront\u00e9s \u00e0 une situation o\u00f9 l\u2019on doit choisir entre souligner les diff\u00e9rences des cultures et isoler les cultures d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et \u00e9liminer les diff\u00e9rences des cultures au nom d\u2019un quelconque principe dit universel (la rationalit\u00e9, la tol\u00e9rance, la reconnaissance, etc.) de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, il ne suffit pas de d\u00e9construire les pr\u00e9suppositions. Nous avons aussi besoin d\u2019une pens\u00e9e reconstructive pour penser des relations culturelles. \u00c0 mon avis, la pens\u00e9e de Benjamin montre comment la traduction pr\u00e9sente un type d\u2019\u00e9thique relationnelle qui serait pertinent pour l\u2019\u00e9thique interculturelle. Dans sa r\u00e9flexion sur la traduction, Benjamin fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une pens\u00e9e et \u00e0 un vocabulaire messianique. En effet, cela semble crucial pour sa compr\u00e9hension et son articulation de la traduction. Donc, pour mieux appr\u00e9cier ce vocabulaire dans la pens\u00e9e de Benjamin, ainsi que chez Derrida, il \u00e9tait n\u00e9cessaire de se plonger dans la litt\u00e9rature qui discute des aspects philosophiques du messianique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 une approche critique par rapport \u00e0 certains points et aux objections des auteurs auxquels j\u2019ai fait r\u00e9f\u00e9rence, leurs contributions sont vraiment appr\u00e9ci\u00e9es de ma part. Je trouve les connaissances et la contribution de Ferri tr\u00e8s solides et profondes dans le domaine de l\u2019\u00e9thique interculturelle. La perspective de Marc Cr\u00e9pon en cr\u00e9ant un pont entre la pens\u00e9e de Benjamin et Derrida me semble particuli\u00e8rement fructueuse en mati\u00e8re de la pens\u00e9e interculturelle. J\u2019aimerais aussi souligner que la pens\u00e9e de Derrida est \u00e9clairante et provocante quand il expose la nature apor\u00e9tique de la traduction. N\u00e9anmoins, mes conclusions portent sur trois points. Premi\u00e8rement, comme le souligne Stephane Mos\u00e8s par rapport au th\u00e8me du messianique, le messianisme \u00e9tait \u00abtoujours\u00bb apor\u00e9tique et donc d\u00e9constructif. Deuxi\u00e8mement, la traduction ne manifeste pas uniquement le d\u00e9sir de poss\u00e9der une langue, mais aussi qu\u2019il semble qu\u2019il y ait une sorte de relationalit\u00e9, r\u00e9elle mais pas toujours actuelle, inscrite dans la langue (pure) elle-m\u00eame. Troisi\u00e8mement, je ne suis pas d\u2019accord avec le principe selon lequel le messianisme de la traduction ne \u00ablivre aucun contenu\u00bb. Je comprends la crainte de Derrida, mais la langue pure ne serait jamais un fondement pour une quelconque politique identitaire, car la langue pure ainsi que la parent\u00e9 des langues n\u2019est pr\u00e9sentes que dans un moment messianique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Liste des r\u00e9f\u00e9rences<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Agamben G. (2008). <em>Signatura rerum. <\/em><em>Sul metodo<\/em>. Torino: Bollati Boringhieri,.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Amselle J.-L. (1996).\u00a0<em>Vers un multiculturalisme fran\u00e7ais<\/em>, Paris\u00a0: Flammarion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Amselle J-L. (2001). <em>Branchements. Anthropologie de l\u2019universalit\u00e9 des cultures<\/em>. Paris: Flammarion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Amselle J-L. (2009). <em>Logiques m\u00e9tisses<\/em>. Paris\u00a0: Payot.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Amselle J-L. (2008). <em>L`occident d\u00e9croch\u00e9<\/em>. Paris\u00a0: Stock.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Benjamin W. (1977). \u00abDie Aufgabe des \u00dcbersetzers\u00bb, dans <em>Illuminationen<\/em>. Frankfurt: Suhrkamp Verlag.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Benjamin W. (1977a). \u00ab\u00dcber den Begriff der Geschichte\u00bb dans <em>Illuminationen<\/em>. Frankfurt: Suhrkamp Verlag.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Benjamin W. (1977b). \u00abTheologisch-politisches Fragment\u00bb dans <em>Illuminationen<\/em>. Frankfurt: Suhrkamp Verlag.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Benjamin W. (1991). \u00abLa t\u00e2che du traducteur\u00bb (trad. fr). Broda M.\u00a0<em>Po&amp;sie,<\/em> n<sup>o<\/sup>\u00a055, Paris, Belin, p. 150-158.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bergson H. (2021). \u00abLe souvenir du pr\u00e9sent et la fausse reconnaissance\u00bb dans <em>l\u2019\u00c9nergie spirituelle<\/em>. Paris\u00a0: Puf.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Berman A. (1995).\u00a0<em>L\u2019\u00e9preuve de l\u2019\u00e9tranger<\/em>. Paris: Gallimard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bhaba H. (2008). <em>The location of culture<\/em>. 5th ed. New York: Routledge.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Buden B (2008). <em>\u00dcbersetzung: Das Versprechen eines Begriffs<\/em>. Wien: Verlag Turia+ Kant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Burke P. ( 2010). <em>Cultural hybridity<\/em>. Cambridge: Polity Press.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Carchia G. (2009). <em>Nome e imagine. <\/em><em>Saggio su Walter Benjamin<\/em>. Macerata: Quodlibet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chanson P. (2010). <em>Variations m\u00e9tisses. Dix m\u00e9taphores pour penser le m\u00e9tissage<\/em>. Belgique\u00a0: Academia Bruylant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cr\u00e9pon\u00a0M. (2001). <em>Les promesses du langage. Benjamin, Rosenzweig, Heidegger<\/em>. Paris\u00a0: Vrin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cr\u00e9pon M. (2004) \u00abLa traduction entre les cultures\u00bb, <em>Revue germanique internationale<\/em>, Available at: <a href=\"about:blank\">http:\/\/rgi.revues.org\/998<\/a> [Accessed on: 13.03.2013], 2004.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cr\u00e9pon M. et de Launay M. (2004). \u00abQuestions \u00e0 Jacques Derrida\u00a0\u00bb, <em>dans La philosophie au risque de la promesse<\/em>, Paris, Bayard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Derrida J. (1985). \u00abDes Tours de Babel\u00bb dans <em>Difference in Translation.<\/em> Ithaca and London\u00a0: Cornell University Press.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Derrida J. (2016). <em>Le Monolinguisme de l\u2019autre<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions Galil\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Detienne\u00a0M. (2009). <em>Comparer l\u2019incomparable<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions du Seuil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">di Cesare D. (2013). \u00abPer una politica del tradurre\u00bb, dans <em>The frontiers of the Other. Ethics and politics of translation<\/em>, Chiurazzi (Gaetano) (\u00e9d.). Lit Verlag.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">di Cesare D. (2021). <em>Utopia del comprendere<\/em>. Torino\u00a0: Bollati Boringhieri.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dosse F. (1992). <em>Histoire du structuralisme I. Le champ du signe, 1945-1966<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9dition La couverte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dumont L. (1975). \u00abOn the comparative understanding of non-modern civilizations\u00bb, Daedalus, 104.2, 153\u2013172.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dumont L. (1983). \u00abLe principe comparative\u00bb, dans <em>Essais sur l\u2019individualisme<\/em>. Paris\u00a0: \u00c9ditions du seuil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fabris A. (2013). \u00abEthik der \u00fcbersetzerischen Beziehung\u00bb, dans <em>The frontiers of the Other. Ethics and politics of translation<\/em>, Chiurazzi (Gaetano) (\u00e9d.). Lit Verlag.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ferri G. (2018). <em>Intercultural communication. Critical Approaches and Future Challenges<\/em>. Palgrave Pivot.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Guha R. (2002). <em>History at the limit of world history<\/em>. Columbia University Press.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Gullestad M. (2002). \u00abInvinsible Fences: Egalitarianism, Nationalism and Racism\u00bb,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Journal of the Royal Anthropological Institute<\/em>., Volume 8, Issue 1. P. 45-63.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Haoui K. (1993). \u00abClassification linguistiques et anthropologie de la Soci\u00e9t\u00e9<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">d\u2019anthropologie de Paris au XIXe si\u00e8cle\u00bb, <em>Cahiers d\u2019\u00c9tudes Africaines<\/em>, Vol. 33, Cahier 129, Mesurer la diff\u00e9rence\u00a0: l\u2019anthropologie physique, pp. 51-72.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Illmann R. (2006). \u00abStereotypes: The symbolic view of the Other\u00bb, <em>Bridges of <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Understanding<\/em>, Dahl (\u00d8yvind) et. al (\u00e9d.). Oslo: Unipub. Oslo academic press, 2006.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Kimmerle H. (2002). <em>Interkulturelle Philosophie zur Einf\u00fchrung<\/em>. Hamburg: Junius Verlag.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Kramer S. (2006). <em>Walter Benjamin. Zur Einf\u00fchrung<\/em>. Hamburg: Junius Verlag.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u00f6with K. (1949).\u00a0<em>The meaning in history<\/em>,\u00a0London: University of Chicago Press.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">MacDonald M. N. and O\u2019Regan J., \u00abThe ethics of Intercultural Communication\u00bb, <em>Educational Philosophy and Theory<\/em>. 45: 10, (2012) 1005-1017.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Menningshaus W. (1995). <em>Walter Benjamins Theorie der Sprachmagie.<\/em>\u00a0Frankfurt am Main: Suhrkamp.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mos\u00e8s S. (2006). <em>L\u2019Ange de l\u2019Histoire. Rosenzweig, Benjamin, Scholem<\/em>, Paris: Folio.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Panikkar R. (2000). \u00abReligion, philosophy and culture\u00bb, <em>Polylog<\/em>, Downloaded 18.09.20 at: <a href=\"about:blank\">http:\/\/them.polylog.org\/1\/fpr-en.htm<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Panikkar R. (2013a). \u00abDialogo hindu-cristiano. Advaita e bhakti\u00bb dans <em>Pluralismo e interculturalita, Dialogo interculturale e interreligioso. Opera omnia<\/em> Vol.VI\/2. Editoriale Jaca Book SpA.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Panikkar R. (2013b). \u00abLa categoria di \u00abcrescita\u00bb nella religione comparata: un autoesame critico\u00bb, dans <em>In Pluralismo e interculturalita, Dialogo interculturale e interreligioso. Opera omnia<\/em> Vol.VI\/2. Editoriale Jaca Book SpA.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Panikkar R. (2018b). \u00abAdvaita and bhakti: A Hindu-Christian dialogue\u00bb, dans <em>Cultures and religion in dialogue: Pluralism and interculturality, <\/em><em>Opera omnia<\/em> Vol.VI\/2. Orbis Books. Kindle edition.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Panikkar R. (2018b). \u00abThe category of growth in comparative religion: A critical self-examination\u00bb, dans <em>Cultures and religion in dialogue: Pluralism and interculturality. Opera omnia <\/em>Vol.VI\/2. Orbis Books. Kindle edition, 2018b.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Phipps A. (2013). \u00abIntercultural ethics: questions of methods in language and intercultural communication\u00bb, <em>Language and intercultural communication<\/em>, 13: 1, 10-26.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pieterse J. N. (2020). <em>Globalization and culture. Global m\u00e9lange<\/em>. Maryland: Rowan and Littlefield Publishers. Inc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Piller I. (2019). <em>Intercultural communication. A critical Introduction<\/em>. Edinburgh:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Edinburgh University Press.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rao S. (2006). \u00abFrom a post-colonial to a non-colonial theory of translation\u00bb, <em>Translation, biopolitics and colonial difference<\/em> Sakai (Naoki) et Solomon (Jon) (\u00e9d.). Hong Kong: Hong Kong University Press.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Resta C. (2013). \u00abJacques Derrida: Poetica e politica della traduzione\u00bb \u00a0dans <em>The frontiers of the Other. Ethics and politics of translation<\/em>, Chiurazzi (Gaetano) (\u00e9d.). Lit Verlag.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Said E. (2003), <em>Orientalism<\/em>. London: Penguin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Seeskin K. (2015). \u00abIl messianismo\u00bb dans <em>Il pensiero ebraico nel Novecento<\/em>, (Fabris Adriano) (\u00e9d.) Frecce: Carocci editore, 2015.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Scholem G. (1963). \u00abZum Verst\u00e4ndnis der messianischen Idee im Judentum\u00bb, dans <em>Judaica 1<\/em>. Frankfurt: Suhrkamp.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Scholem G. (1971). \u00abThe messianic idea in Judaism\u00bb, dans <em>The messianic idea in Judaism and other Essays on Jewish Spirituality<\/em>. New York: Schocken Books.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Stimilli E. (2019). <em>Jacob Taubes. Sovranit\u00e0 e tempo messianico<\/em>, Morcelliana.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Str\u00e4tz et Zabel. (2004). \u00abS\u00e4kularisation, S\u00e4kularisierung\u00bb, dans <em>Geschichtliche Grundbegriffe,<\/em> Koselleck (Reinhart), Konze (Werner), et Brunner (Otto) (\u00e9d.). Stuttgart: Klett-Cotta.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Taylor C. (2016). <em>The language animal<\/em>. Belknap.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Taubes J. (2007).\u00a0<em>Abendl\u00e4ndische Eschatologie<\/em>.\u00a0Berlin: Matthes &amp; Seitz.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Wu W. et Li R. (2020). \u00abBook Review of Giuliana Ferri, Intercultural<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Communication: Critical Approaches and Future Challenges\u00bb dans <em>International Journal of Communication, <\/em>14 (2020), Book Review 2078\u20132080.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Young R. (2003). <em>Postcolonialism. A very short introduction<\/em>. Oxford, Oxford University Press.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Notes<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ednref1\" name=\"_edn1\">[1]<\/a> J\u2019ai cherch\u00e9 \u00e0 \u00eatre fid\u00e8le \u00e0 la distinction que fait Derrida, que je trouve aussi pertinente pour Benjamin, entre \u00able messianique\u00bb (que Derrida entend comme \u00abune messianicit\u00e9 sans messianisme\u00bb) et \u00able messianisme\u00bb (qu\u2019il entend li\u00e9 au juda\u00efsme, au christianisme) dans mon texte (Derrida dans Cr\u00e9pon et Launay, 2004, p. 206). Cependant, par ce choix je risque de confondre non seulement l\u2019adjectif \u00abmessianique\u00bb utilis\u00e9 au courant avec \u00able messianique\u00bb dans le sens derridien. Il y a aussi une autre confusion potentielle entre \u00able messianisme\u00bb et \u00able messianique\u00bb. Mais, pour am\u00e9liorer la lisibilit\u00e9 j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de simplifier et suivre les conseiles grammaticaux du peer-review que j\u2019aimerais remercier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ednref2\" name=\"_edn2\">[2]<\/a> Pour une comparaison des deux, voir notamment Cr\u00e9pon (2001), Resta (2013).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ednref3\" name=\"_edn3\">[3]<\/a> Concernant l\u2019\u00e9thique interculturelle comme un champ de recherche, je me r\u00e9f\u00e8re avant tout \u00e0 Ferri (2018). Pour la pens\u00e9e interculturelle, voir Cr\u00e9pon (2004).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ednref4\" name=\"_edn4\">[4]<\/a> La pr\u00e9sentation de la pens\u00e9e messianique repose sur quelques contributions majeures comme Mos\u00e8s (2006), Scholem (1963, 1971), Seeskin (2015). Concernant Benjamin, il y a une vaste litt\u00e9rature internationale consacr\u00e9e \u00e0 son \u0153uvre en g\u00e9n\u00e9ral ainsi qu\u2019 \u00e0 sa philosophie du langage. Je fais fond sur des chercheurs en allemand, fran\u00e7ais et italien comme Carchia (2009), Cr\u00e9pon (2001, 2004), Derrida (1985), di Cesare (2013, 2021), Fabris (2013), Kramer (2006), Menninghaus (1995), Stimilli (2019), Resta (2013).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ednref5\" name=\"_edn5\">[5]<\/a> La litt\u00e9rature postcoloniale se concentre tant sur la politique que sur l\u2019\u00e9thique. Pour la discussion du postcolonialisme d\u2019un point de vue de l\u2019anthropologie politique, voir Amselle (2008). Les deux concernent des questions normatives et sont proches, mais traitent en m\u00eame temps des domaines diff\u00e9rents. Or, l\u2019\u00e9thique reste une th\u00e9matique importante. En tout cas, la litt\u00e9rature est vaste. Concernant la probl\u00e9matique \u00e9thique des st\u00e9r\u00e9otypies dans la communication interculturelle, voir Illmann (2006). Dans les \u00e9tudes postcoloniales l\u2019\u0153uvre <em>Orientalism<\/em>\u00a0de Edward Said (2003), reste un classique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ednref6\" name=\"_edn6\">[6]<\/a> Pour une critique de l\u2019id\u00e9e d\u2019origine dans l\u2019anthroplogie et la pens\u00e9e postcoloniale, voir notamment Amselle (2001).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ednref7\" name=\"_edn7\">[7]<\/a> Je ne me r\u00e9f\u00e8re pas uniquement \u00e0 Mos\u00e8s (2006), mais aussi \u00e0 des contributions, aujourd\u2019hui devenues des classiques, autour des questions de la secularisation et de l\u2019\u00e9schatologie chr\u00e9tienne, notamment L\u00f6with (1949) et Taubes (2007), mais aussi l\u2019article \u00abS\u00e4kularisation, S\u00e4kularisierung\u00bb, dans <em>Geschichtliche Grundbegriffe,<\/em> Str\u00e4tz et Zabel (2004).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ednref8\" name=\"_edn8\">[8]<\/a> Karim Haoui rend compte de la tentative au XIXe si\u00e8cle de trouver une connexion entre les races et les langues, Haoui (1993).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ednref9\" name=\"_edn9\">[9]<\/a> Comme le montre Menninghaus (1995), Benjamin reste marqu\u00e9 par la pens\u00e9e allemande bien qu\u2019il ne s\u2019inspire pas toujours directement du romantisme. Les plus importantes sources pour lui \u00e9taient Hamann et Humboldt. Cependant, Benjamin cr\u00e9e une nouvelle mani\u00e8re de penser la traduction, (Buden 2008, 17).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>The text discusses how a certain \u00abmessianic\u00bb aspect in translation can shed light on intercultural ethics. Through a comparison of the philosopher Walter Benjamin\u2019s and Jacques Derrida\u2019s approaches to both messianism and translation the objective is to highlight the difference between a deconstructive and a reconstructive approach to intercultural ethics. Given Derrida\u2019s position in the literature on intercultural ethics, the comparison aims to discuss the topic of relations as essential to a reconstruction of intercultural ethics. Understood in its philosophical meaning beyond, but not in opposition to, the messianic theology, \u00abmessianic\u00bb thinking as well as its vocabulary can help us in articulating not just the deconstructive but also the reconstructive aspects of intercultural ethics.<\/p>\n","protected":false},"author":356,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_exactmetrics_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[2589],"tags":[2626,2627,2628,2625,2624],"coauthors":[1139],"class_list":["post-33830","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-new-article-double-blind-peer-review","tag-kinship-of-languages","tag-pure-language","tag-intercultural-thinking","tag-messianic-thinking","tag-philosophy-of-translation"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/nome.unak.is\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/33830","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/nome.unak.is\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/nome.unak.is\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/nome.unak.is\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/users\/356"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/nome.unak.is\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=33830"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/nome.unak.is\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/33830\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":33921,"href":"https:\/\/nome.unak.is\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/33830\/revisions\/33921"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/nome.unak.is\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=33830"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/nome.unak.is\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=33830"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/nome.unak.is\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=33830"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/nome.unak.is\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=33830"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}